Rachid Ksentini

Son nom fleure bon le génie du terroir et fait pschitt dans la mémoire populaire. Abou Nouas, Villon ou Molière, les comparaisons n’ont pas manqué pour celui par qui le théâtre algérien s’est longuement identifié. A peine disparu, il s’est taillé une place de choix au jardin des figures culturelles illustres, les portes du mythe se sont rapidement refermées sur lui.

         N’est pas Rachid Ksentini qui veut et quand vient le moment de cerner cette personnalité hors pair. Hors de son piédestal, on se trouve confronté au piège de l’image transfigurante et déréglante par ceux-là mêmes qui ont connu l’homme et l’artiste.

         En se trouvant à Paris, vers 1920, il se serait « installé » ; comme c’est un excellent ébéniste, il fut embauché aux ateliers des Galeries  Lafayette.

         Puis, s’intéressant au théâtre, il devint un assidu des salles de spectacles. Il ne lui suffisait plus de devenir dans la salle, il voulait voir ce qui se passe derrière le rideau, c’est pourquoi il s’engagea comme figurant. Les coulisses du Chatelet, de Sarah Bernhard, de l’Odéon, de même que celle de l’Alhambra, n’avaient aucun secret pour lui.

         Et, là, il aurait côtoyé de grands artistes de Paris.

         Il est dit aussi : « …il parlait parfaitement le français et l’anglais  appris dans ses voyages, mais au contraire de Allalou, il n’avait fréquenté que l’Ecole Coranique. Résultat : il écrivait le français et l’anglais en lettres arabes… ».

         Il y a de quoi nous ahurir, nous qui avons connu Rachid, et vu souvent un journal entre ses mains (la presse libre ou l’Echo d’Alger).

         Personnellement il m’était arrivé maintes fois de discuter avec lui sur un fait ou un article qu’il venait de lire. Contrairement à ce qui a été dit, Rachid a peu fréquenté l’Ecole Coranique. Il avait une instruction primaire en français : ainsi, il apprit le métier de menuisier-ébéniste dans un atelier dont le patron et les ouvriers étaient européens.

         Certes, Rachid a navigué et émigré, mais son aventure est plutôt dramatique et touchante que romanesque et burlesque.

         Lorsque le 02 aout 1914 éclate la Guerre Mondiale, et qu’est décrétée la mobilisation générale, la plupart des entreprises algéroises ferment leurs portes, de même que les commerçants et les artisans, touchés par la mobilisation.

         Du jour   au lendemain, Rachid se retrouve chômeur. Ayant à charge une femme et un bébé de quelques mois, Rachid, à bout de ressources, descend un jour au port pour faire docker ou portefaix et gagner quelques sous. Mais, sur le quai, il lui est proposé une place de soutier sur un cargo, qu’il accepte.

         Ayant fait ses adieux à sa famille, il s’embarque. En cours de route, le navire est torpillé par un sous-marin allemand : les rescapés sont recueillis et déposés à l’île de Malte par un contre torpilleur anglais qui patrouille dans les parages. Quelques temps après, ils sont dirigés sur Marseille ; et là, n’étant pas mobilisable, Rachid et d’autres algériens sont orientés vers les usines comme travailleurs.

         A la fin des hostilités, Rachid débarque à Alger, tout heureux de revoir les siens. Mais une grande surprise l’attend. C’est que, en 1914 après  un embarquement, ses parents ayant appris que le cargo sur lequel il s’est embarqué a été coulé, et n’ayant aucune nouvelle de lui durant près de trois ans, ont cru qu’il était mort : sa femme après l’avoir pleuré, s’est remariée.

         Navré, Rachid reste quelques jours à Alger, reprend le bateau et retourne en France, où la main d’œuvre à ce moment là est très demandée.

         Recruté comme ébéniste vernisseur aux Galeries Lafayette, il s’installe à Paris et fait la connaissance d’une française prénommée Margot avec laquelle il se met en ménage avant de la prendre comme épouse.

         Mais l’année suivante, il reviendra accompagné de sa femme. Cette dernière se plait à Alger, elle et son mari se décident de liquider leurs affaires à Paris et de venir s’installer à Alger.

         Ayant une bonne référence, Rachid est rapidement embauché dans une fabrique d’ameublement à Bab-El-Oued (ex rue Vasco de Gama).

         Mahieddine, qui l’a connu et fréquenté, estime pour sa part «…l’énorme succès qu’il remportait avec ses chansons l’incitait à s’y consacrer. Il en a produit au moins 200, dont une centaine enregistrée sur disques… il avait une telle facilité que je lui ai vu composer dix, douze le même jour. Quand j’avais besoin d’une chanson à insérer dans une comédie, j’allais chez Rachid. Il extrayait d’un pittoresque fouillis sept ou huit valises dans lesquelles il avait jeté au jour le jour des feuilles comme elles avaient sauté dans l’esprit. Et je passais des heures à explorer cette mine jusqu'à ce que je trouve celle qui cadrait avec mon travail ».

         Il est vrai que les plus importantes de ses pièces ont vu le jour avant 1933. Mais, après, il y en a eu d’autres, de un à trois actes, faciles à monter, que sa collaboratrice Marie Soussan et lui ont représenté dans les petites salles de la Lyre, Padovani, Cervantes. En dehors des petits sketches qu’il accolait les uns aux autres pour des sortes de revues, on peut attribuer à Rachid une vingtaines de pièces.

Quand au nombre de ses chansons, les sept ou huit valises de feuilles volantes auprès desquelles Mahieddine passait des heures à fureter contenait certainement plus de deux cents morceaux d’où sont sortis les meilleurs succès enregistrés de Rachid Ksentini.

A propos de Marie Soussan, Mahieddine écrit : « Maris Soussan était unique non par son talent mais par sa présence. Aucune femme musulmane n’avait consenti à monter sur les planches pour jouer la comédie ».

Il y a, premièrement, un fâcheux oubli de la part de Mahieddine envers nos sœurs musulmanes, qui, à l’époque, ont eu le courage de monter sur la scène, dès 1927, deux ans au moins avant Marie Soussan. Ainsi Madame Aminab, qui joua le rôle de l’épouse du Khalife, Mlle ZB (Ghazala), qui interpréta Sett-El-Bouddour et fut la partenaire de Bachetarzi Mahieddine, qu’on vit avec Rachid dans la pièce « le pêcheur et le génie », Melle Attiqua X, dans « le mariage de Bouborma », Marie Soussan n’est venue qu’après, elle n’a commencé à jouer la comédie qu’en 1929 dans « mon cousin de Stamboul » (23 décembre 1929).

Deuxièmement, Rachid s’est lié avec cette dernière parce qu’elle avait quelques aptitudes pour la scène, et qu’elle était une chanteuse dotée d’une belle voix. Pour bien se l’attacher à lui, il fit d’elle son associée.

Au début du mois de juillet 1944, j’appris que Rachid, gravement malade, était hébergé chez son frère, habitant une villa à deux cent mètres de la mienne (chemin Sidi Ben-Nour).

Dans l’après midi, je suis allé lui rendre visite. Aussitôt qu’il me vit, les larmes lui vinrent aux yeux, et il eut ces mots à mon adresse : « ça me fait plaisir Alla que tu sois venu pour te dire adieu ».

Je m’assis en face de lui, puis j’essayai de le distraire et de lui donner du courage. Alors il me dit : « O Alla, moi aussi je vais prendre le chemin pour l’autre monde ? Dahmoun et Manali m’appellent de là-bas ». Et comme le chagrin m’assombrissait il ajouta : « qui sait, peut être que là-bas nous formerons une troupe pour distraire les morts ».

Le 03 juillet 1944, Rachid rejoignit nos camardes Dahmoun et Mansali décédés quelques temps avant lui.